Le 23 septembre 2026, l’un des hommes les plus influents de l’histoire récente d’Hollywood a publié un long plaidoyer sur les réseaux sociaux. Son message tient en une idée : l’intelligence artificielle ne disparaîtra pas, et l’industrie du divertissement doit cesser de la combattre pour apprendre à négocier avec elle. Le texte a aussitôt divisé la profession.
Qui est Jeffrey Katzenberg et pourquoi sa parole compte
Né le 21 décembre 1950 à New York, Jeffrey Katzenberg a traversé un demi-siècle d’histoire d’Hollywood. Ancien patron des studios Disney, il a cofondé Hollywood Pictures, DreamWorks Pictures, DreamWorks Animation puis WndrCo. Peu de dirigeants ont accompagné autant de ruptures technologiques et créatives dans le cinéma moderne.
Dans les années 1980, à la tête de la division animation de Walt Disney Studios, il a soutenu le développement du Computer Animation Production System (CAPS) avec Pixar. Ce pari sur l’image numérique a précédé l’ère des films entièrement réalisés par ordinateur, dont DreamWorks Animation a tiré parti après sa création. Quand Katzenberg parle de révolution technologique, il parle d’un terrain qu’il connaît de l’intérieur.
Ce parcours comporte toutefois une ombre : Katzenberg est aussi le fondateur de Quibi, la plateforme de contenus courts devenue l’un des échecs commerciaux les plus commentés d’Hollywood. Ce revers alimente aujourd’hui les critiques de ceux qui doutent de sa capacité à anticiper les usages technologiques.
L’essai choc du 23 septembre 2026 : « The World is Changing: AI For Creativity »
Le 23 septembre 2026, Katzenberg publie sur X, la plateforme détenue par Elon Musk, un essai intitulé « The World is Changing: AI For Creativity ». Selon Variety, le texte compte 2 377 mots ; Gizmodo et Softonic en dénombrent 2 394. Ce format long, rare sur le réseau social, traduit l’ambition du propos.
La thèse centrale tient en une formule : « to resist technology is to risk irrelevance », soit « résister à la technologie, c’est risquer l’insignifiance ». Katzenberg y ajoute sans détour : « Hollywood needs to accept that AI is not going away » (Hollywood doit accepter que l’IA ne va pas disparaître).
Son positionnement n’est pourtant pas celui d’un promoteur inconditionnel. Il ne demande pas à Hollywood d’aimer l’IA, mais de négocier les conditions de son arrivée : droits des créateurs, rémunération, crédits, garde-fous. Refuser cette négociation, écrit-il en substance, reviendrait à laisser d’autres acteurs définir les règles à la place de l’industrie.
Le texte contient une nuance que ses détracteurs passent parfois sous silence. Katzenberg insiste : la créativité individuelle reste irremplaçable. Pour lui, l’IA n’est qu’un outil, un « nouveau pinceau » ; c’est la main qui tient le pinceau qui crée, pas le pinceau lui-même.
La prédiction des -90% : coûts, délais et emplois dans l’animation
Cette prise de position ne date pas de 2026. Dès 2023, lors du Bloomberg New Economy Summit à Singapour, Katzenberg avait prédit que les nouveaux outils d’IA réduiraient de jusqu’à 90% le temps et le coût de production d’une animation de qualité mondiale, en trois ans.
Il avait alors donné l’échelle du bouleversement : un film d’animation « de classe mondiale » nécessitait 500 artistes travaillant pendant cinq ans. Avec l’IA, selon lui, ce volume de travail n’atteindrait pas 10% de ce niveau. Autrement dit, des étapes entières de la fabrication, du storyboard au rendu final, pourraient être accélérées ou automatisées, et les équipes réduites drastiquement.
Les chiffres de l’emploi, avancés dans la presse spécialisée, donnent le vertige :
- environ 204 000 emplois du cinéma, de la télévision et du streaming pourraient être affectés matériellement par l’IA d’ici trois ans ;
- environ 118 500 postes, soit près de 20% du secteur, pourraient être supprimés en Amérique du Nord d’ici 2026 ;
- le comté de Los Angeles aurait déjà perdu plus de 41 000 emplois dans le cinéma et la télévision depuis 2020, soit environ un quart de sa main-d’œuvre du secteur.
Cette contraction n’est donc pas une perspective lointaine : elle est largement entamée. La prédiction de Katzenberg s’inscrit dans une industrie qui se réduit déjà, ce qui rend son message aussi crédible qu’inquiétant pour les professionnels concernés.
Les précédents historiques invoqués : du son au cinéma à Pixar, en passant par le phonographe
Pour convaincre, Katzenberg mobilise l’histoire de son propre métier. Il rappelle d’abord le sort des musiciens de fosse d’orchestre des salles de cinéma muet : avec l’arrivée du parlant, leurs emplois ont disparu. Il écrit qu’ils « n’étaient pas des idiots » et qu’ils « avaient raison » de s’inquiéter. Leur lucidité ne les a pas sauvés, et leur résistance n’a pas arrêté la machine.
Autre précédent : la résistance du compositeur John Philip Sousa face à l’enregistrement sonore. Ce combat a contribué à l’adoption du Copyright Act de 1909 aux États-Unis. C’est précisément ce que Katzenberg retient de l’épisode : plutôt que de faire disparaître la technologie, la pression des créateurs a débouché sur un cadre juridique négocié, qui a réorganisé le marché autour de l’enregistrement au lieu de l’interdire.
Dernier exemple, et non des moindres : Pixar et le film Toy Story. Pour Katzenberg, ce film a prouvé qu’une œuvre entièrement animée par ordinateur pouvait « faire rire, pleurer et croire » le public. Lui-même avait soutenu le CAPS dans les années 1980 à Disney : il a vu l’image numérique transformer l’animation sans tuer la créativité. L’IA serait, selon lui, la marche suivante de ce même escalier.
Les investissements concrets de Katzenberg dans l’IA (WndrCo, Reactor, projet avec l’ex-responsable de Sora)
Ce plaidoyer n’est pas qu’un discours : il s’accompagne d’engagements financiers précis. La société WndrCo de Katzenberg a investi dans Reactor, une jeune pousse dans laquelle il est devenu observateur au conseil d’administration.
Reactor : la vidéo générative en temps réel
Reactor est une startup de vidéo générative en temps réel. Elle a levé 59 millions de dollars en financement de série A le 28 mai 2026, un tour mené par Lightspeed Venture Partners, avec la participation de WndrCo, d’Amplify Partners, de Sky9 Capital et de FPV Ventures.
La société a été cofondée par Alberto Taiuti et Bryce Schmidtchen, deux anciens responsables techniques du casque Apple Vision Pro. Katzenberg n’a pas caché son enthousiasme : « I was incredibly impressed, if not astounded, by just how innovative their approach is to storytelling tools » (j’ai été incroyablement impressionné, pour ne pas dire stupéfié, par l’innovation de leur approche des outils de narration).
Pour le public non technique, le paysage se résume ainsi. Des outils comme Sora, développé par OpenAI, génèrent des séquences vidéo à partir de simples descriptions textuelles, après un entraînement sur d’immenses corpus d’images. Les chercheurs parlent de « world models », des modèles qui apprennent une représentation du monde, lumière, mouvement et profondeur compris, pour simuler des scènes cohérentes. Reactor vise une brique supplémentaire : le temps réel, soit la capacité de produire ou de modifier une image animée instantanément, comme un moteur de jeu vidéo répond au joueur, sans attendre de longues minutes de calcul.
Un studio avec l’ex-responsable de Sora
Ce n’est pas tout. Selon The Information, Katzenberg aurait aussi discuté du lancement d’un nouveau studio d’IA vidéo avec Bill Peebles, ex-responsable de Sora chez OpenAI, et Sujay Jaswa, ex-directeur financier de Dropbox. Autrement dit : l’homme qui prédit la révolution de l’IA dans le cinéma recrute les meilleurs ingénieurs du domaine pour la construire.
Ce que la profession et les critiques lui reprochent
Le premier reproche est le conflit d’intérêts. Katzenberg prêche l’adoption de l’IA tout en y investissant via WndrCo et en siégeant comme observateur au conseil de Reactor. Difficile, soulignent ses détracteurs, de distinguer chez lui le prophète de l’actionnaire.
Le chroniqueur de Breitbart va plus loin et retourne l’accusation. Pour lui, Katzenberg dissimule l’intérêt financier qu’Hollywood a à préserver son monopole de production vieux de plus de cent ans : en supprimant les coûts élevés de fabrication, l’IA pourrait au contraire mettre fin à ce monopole, en ouvrant la création de contenus de qualité à des acteurs extérieurs au système.
Côté syndicats, la question reste ouverte. La SAG-AFTRA et la Writers Guild of America ont fait de l’encadrement de l’IA un enjeu central de leurs conflits et négociations récents. Mais au moment de la publication de l’essai, aucune réaction officielle détaillée de ces organisations n’avait été rendue publique. Les créateurs attendent de savoir si les « négociations » que prône Katzenberg incluront les garanties concrètes qu’ils réclament sur le consentement et la rémunération.
Les autres dirigeants de studios n’ont pas adopté la même frontalité. De Disney à Warner en passant par Netflix, les majors explorent l’IA générative avec prudence, en la présentant comme un outil d’appoint, sans en faire un plaidoyer public. La solitude de Katzenberg rend son texte plus visible, mais aussi plus exposé.
L’angle européen change encore la lecture. En France comme dans le reste de l’Union européenne, le débat se heurte au droit d’auteur et au règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, en particulier sur la question des données utilisées pour entraîner les modèles. Le parallèle avec le Copyright Act de 1909, cher à Katzenberg, y prend un relief particulier : il suggère de négocier un cadre juridique plutôt que de subir la technologie. L’impact précis de l’IA sur les tournages français et européens n’est toutefois pas encore chiffré de manière fiable, ce qui laisse le débat ouvert.
Dernier angle d’attaque, plus personnel : Quibi. Celui qui a lancé une plateforme de contenus courts fermée quelques mois seulement après son lancement en 2020 peut-il mieux lire l’avenir de l’IA ? Ses défenseurs répondent que Quibi relevait d’une erreur d’analyse du marché, pas d’une erreur de lecture technologique.
Au fond, l’essai de Katzenberg pose une question simple, que chaque créateur devra trancher : négocier maintenant les conditions de l’IA, ou laisser l’histoire de la fosse d’orchestre se répéter avec d’autres protagonistes. Le musicien du cinéma muet avait raison de s’inquiéter, admet Katzenberg. Il n’avait simplement pas les moyens d’empêcher ce qui arrivait.